Élections en Turquie dans une atmosphère méfiante et tendue

Des élections législatives anticipées se tiennent aujourd’hui en Turquie, seulement quelques mois après celles du 7 juin. Les électeurs ont été convoqués à nouveau aux urnes suite à la perte de la majorité absolue par l’AKP, le parti au pouvoir, et à son incapacité à former un nouveau gouvernement de coalition. Le président Erdoğan et ses partisans espèrent retrouver leur ancienne majorité et n’ont pas hésité pour cela, entre-temps, à mettre fin au cessez-le-feu qui existait entre l’État turc et la guérilla du PKK (Parti des travailleurs du Kurdistan) et à se servir de ce conflit pour tenter de discréditer le parti du HDP (issu du rassemblement d’un certain nombre de partis de gauche et d’associations civiles, dont le principal parti pro-kurde qui est la branche politique du PKK ; il en fonctionne cependant de manière indépendante et a désavoué certains actes de la guérilla) en le rendant responsable de cette guerre et des morts qu’elle a engendrés ; Erdoğan a également accusé le HDP d’être responsable de l’attentat d’Ankara qui a fait une centaine de morts à l’occasion d’un rassemblement pour la paix le 10 octobre, alors que ce parti était parmi les organisateurs de l’événement et qu’un grand nombre de ses partisans étaient morts dans l’attentat. Le HDP, en recueillant 13 % des voix lors des précédentes élections, avait franchi le seuil des 10 % nécessaires pour entrer à l’Assemblée nationale. C’est donc lui qui a occasionné la baisse du nombre de députés de l’AKP siégeant à l’assemblée.

L’un de vous m’a demandé si certains électeurs, par dégoût ou par peur des pressions, renonceraient à aller voter aujourd’hui. Je n’ai pas remarqué cela dans mon entourage, qui semblait plutôt motivé pour retourner aux urnes… avec l’énergie du désespoir peut-être, car on s’attend à des fraudes, à une dérive dictatoriale supplémentaire de Recep Tayyip Erdoğan s’il n’obtient pas le pourcentage de suffrages désiré, et à la même chose s’il les obtient (s’il bénéficie de la majorité absolue, il pourra faire modifier la constitution en sa faveur pour obtenir davantage de pouvoirs). Le pays étant très clivé entre les partisans d’Erdoğan et ceux qui veulent absolument s’en débarrasser, la tension est palpable et la participation, d’après les nouvelles que j’en ai eues, importante. La lecture de mon fil d’actualités sur Facebook confirme ce dernier fait : nombreux sont ceux qui indiquent qu’ils sont allés voter, en partageant parfois un selfie pris dans le bureau de vote, et qui incitent leurs contacts à faire de même.

Hier, à l’occasion d’un repas avec des amis à Eskişehir où je me suis réinstallée, les convives faisaient des pronostics sur les résultats (qui, selon les sondages, seraient semblables à ceux du 7 juin) et sur les stratégies adoptées par les partis. Le HDP, comme le prétendent certains, serait-il capable de s’allier à l’AKP après les élections selon le marché suivant : si l’AKP permet aux régions d’obtenir un gouvernement autonome comme le veut le HDP, ce dernier soutiendrait les modifications de la constitution voulues par Erdoğan? Cela ferait cependant perdre définitivement toute crédibilité au HDP, dont le slogan était : « Nous ne te ferons pas président ! ». L’une des personnes présentes ce soir-là, affirmant qu’elle ne croyait pas à ce scénario, a de plus ajouté que ces élections, quel que soit leur résultat, seraient un tournant important pour la Turquie : soit ce serait la fin de l’hégémonie de l’AKP, forcé d’accepter pour la deuxième fois sa défaite, soit, si ce parti obtenait -ou prenait- le contrôle du pouvoir législatif, les habitants de la Turquie n’accepteraient pas cela…

Si les votants sont nombreux, ils ne sont pas toujours optimistes. Hier soir, un ami a partagé ce statut sur Facebook : « Demain, AKP sera de nouveau seul au pouvoir… Bonne nuit ». Un autre déclare que « Le résultat final des élections législatives turques est que c’est encore et toujours l’armée turque qui fait perdurer le pacte national ». D’autres encore mettent en garde contre les tentatives de fraudes, conseillent de bien charger son téléphone avant de se rendre au bureau de vote pour être prêt en cas de coupures d’électricité (fréquentes lors des élections, et pouvant servir des tricheries), ou encore d’assister au dépouillement et de prendre une photo du rapport final du décompte des voix, afin de pouvoir contester les résultats officiels s’ils en diffèrent. Fuat Avni, le twitteur qui dérange Recep Tayyip Erdoğan, a également publié une liste de noms dont il affirme qu’ils commettront des fraudes, ainsi que les stratégies qui selon lui seraient déployées par le parti au pouvoir pour voler des voix.

De fait, de nombreux incidents ont été signalés dans le pays. Selon le journal Sol, notamment, des bureaux ont chassé ou n’ont pas laissé entrer les observateurs envoyés par les partis mais aussi par l’association « Oy ve Ötesi », fondée par des personnes de tous bords et dont le but est de vérifier que les élections se déroulent en règle. On a empêché des délégations d’observation internationales de travailler ; dans une circonscription d’Istanbul, une délégation française a même été enfermée dans le bureau du directeur d’une école où se tenait le vote. Certains responsables de bureaux tentent d’influencer les votants dans leur choix. Des coupures d’électricité ont eu lieu dans un certain nombre d’endroits, notamment à Hakkari et Diyarbakir, en région kurde. La police et l’armée, qui surveillent de nombreux bureaux, notamment dans ladite région, empêchent à renforts de menaces des journalistes de documenter l’événement. Dans un village près de Siirt, toujours dans le sud-est majoritairement kurde, l’armée a interrompu le vote en affirmant que 2 personnes avaient voté sans montrer leur carte d’identité. À Bitlis, des soldats armés se tiennent à côté des urnes. Dans certains bureaux, notamment à Mersin et Ankara, on a trouvé des comptes-rendus de dépouillement remplis et signés à l’avance ; des présidents de bureaux de vote ont également tenté de faire signer aux autres responsables, alors que le vote n’était pas terminé, un rapport indiquant que tout s’était déroulé sans incident. Un certain nombre de responsables de bureaux de votes, d’observateurs, et de membres de l’opposition ont été mis en garde à vue. À Suruç, près de Şanlıurfa, où a eu lieu en juillet un attentat faisant une trentaine de morts, les proches du candidat AKP İbrahim Halil Yıldız empêcheraient avec une kalashnikov des électeurs d’aller voter. Des individus ne figurant pas sur les listes électorales ont été autorisés à voter. Un président de bureau de vote a voté 3 fois, à la place d’autres personnes. La liste est longue…
Un autre élément étrange a retenu mon attention : aujourd’hui, comme lors des précédentes élections, on signale des voitures sans plaque d’immatriculation qui stationnent devant les bureaux de vote à travers le pays. J’ai demandé à mes connaissances ce que cela signifiait : ces véhicules sont soupçonnés par certains d’être utilisés par des agents en mission illégale pour l’état ; comme il n’y a pas de plaque, même s’ils commettent un délit ou un crime, ils peuvent disparaître et ne jamais être accusés.

Les bureaux de vote sont à présent fermés. On attend les résultats…

Mise à jour: Les résultats sont tombés: L’AKP a remporté presque la moitié des voix (49,4%) et le score des autres partis a diminué; le HDP, avec 10,7%, dépasse de justesse le seuil lui permettant d’être représenté à l’Assemblée. Lors du compte des voix, lorsque les résultats provisoires ont commencé à paraître, ses partisans ont même craint qu’il ne dépasserait pas les 10%. Le parti d’Erdoğan sort donc renforcé de cette élection.
Sur les réseaux sociaux, les opposants du président ont du mal à accepter cette défaite, dénoncent des irrégularités lors du scrutin, affirment également qu’il est impossible que 43 millions de voix aient été comptées seulement deux heures après la fermeture des bureaux de vote, comme l’affirment les médias, et soupçonnent donc une tricherie. Il semble également qu’il y ait une différence très importante entre les pronostics réalisés par certaines associations (comme « l’association des juristes pour la liberté »), à partir des comptes-rendus de dépouillement photographiés et envoyés par des citoyens, et les résultats officiels.
Certains internautes tentent d’affronter avec humour leur déception: Les partages les plus populaires ce soir étaient « La liste des pays dont vous pouvez obtenir la nationalité contre de l’argent » et « La liste des pays où vous pouvez vous rendre sans visa ».

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Le « cauchemar » des Kurdes de Turquie

Je suis à Istanbul, pour la première fois depuis trois mois. En apparence, si l’on ne prête pas attention aux détails, la ville n’a pas changé : la circulation est dense, les commerçants et vendeurs ambulants s’affairent, les gens partent au travail ou à l’université ; chacun semble poursuivre son existence comme à l’ordinaire. Et pourtant…
Cette fois, en parcourant les rues, je n’ai entendu personne parler en kurde, ni vu de groupes qui chantaient dans cette langue, ni même de femmes âgées portant le voile traditionnel kurde orné de dentelles. Les Kurdes n’ont bien sûr pas déserté la ville, mais semblent se faire plus discrets.

En effet, depuis que le gouvernement a déclaré la reprise de la guerre contre la guérilla du PKK (le parti des travailleurs du Kurdistan) le 24 juillet, mettant ainsi fin au cessez-le-feu et au « processus de paix » en cours depuis plus de deux ans mais n’ayant abouti à aucune avancée significative, des inimitiés anciennes sont ressorties au grand jour.
D’une part, l’armée et le PKK s’affrontent à nouveau sur le terrain, dans le sud-est du pays, majoritairement kurde. Tandis que les autorités affirment lutter uniquement contre la guérilla, de nombreuses morts civiles sont à déplorer, notamment lors du siège de la ville de Cizre en septembre.
D’autre part, de nombreuses violences ont éclaté même en dehors de cette zone : les bureaux du HDP (le parti démocratique des peuples, pro-kurde, qui a réussi à entrer à l’Assemblée nationale le 7 juin en recueillant 13 % des suffrages, soit plus que les 10 % nécessaires) ont été brûlés dans de nombreuses villes. Des personnes ont été lynchées car elles étaient kurdes… ou ressemblaient à des kurdes. Un jeune homme a été poignardé à mort à Istanbul car il parlait kurde au téléphone.
Chaque mort, tant du côté de la guérilla que du côté de l’armée, attise un peu plus la haine. Les funérailles de soldats sont parfois le prétexte à des manifestations ultranationalistes.
Enfin, le 10 octobre au matin, à l’occasion d’un rassemblement pour la paix à Ankara, un double attentat suicide a fait une centaine de morts. Les rassemblements similaires prévus dans d’autres villes ont donc été annulés.

C’est dans ce contexte que je retrouve une amie kurde vivant à Istanbul avec sa famille. Elle se confie à moi en ces termes :
« La situation est très mauvaise, on ne sait pas comment cette guerre va se terminer. Ils ne respectent même pas les morts. Ils ont exécuté un de nos amis à Şırnak [ville majoritairement kurde] et ont traîné son cadavre attaché par une corde à l’arrière d’un véhicule militaire.
Ma mère me dit : heureusement que vous êtes à Istanbul et non à Şırnak, vous êtes en sécurité. Mais on n’est en sécurité nulle part : regarde ce qui s’est passé à Ankara… À Şırnak, au moins, tout le monde se connaît, on sait en qui on peut avoir confiance. À Istanbul, on ne connaît pas nos voisins, on ne sait pas qui risque de nous agresser. Ma fille aussi l’a compris, elle a peur, elle me rappelle de ne pas parler kurde à l’extérieur.
Mon mari et moi voulons nous rendre à des manifestations politiques, c’est même notre devoir, mais si d’autres bombes éclatent, ou s’il nous arrive quelque chose, que deviendront nos enfants ? La police détient une liste de personnes susceptibles de commettre des attentats-suicides, mais le gouvernement dit qu’on n’a pas le droit de les arrêter car ils n’ont pas encore commis de crime. Bien sûr, une fois qu’ils seront passés à l’acte, ils ne pourront plus les arrêter puisque les coupables seront morts également ! Et d’ailleurs, d’habitude cela ne les dérange pas d’arrêter des personnes qui n’ont pas commis de crime. J’ai déjà été arrêtée simplement parce que j’étais membre d’un mouvement politique, mais je n’avais rien fait.
Je fais des cauchemars, j’ai peur pour mes enfants, je me dis qu’un attentat pourrait même avoir lieu à l’école. J’ai acheté un téléphone portable à ma fille pour qu’elle m’envoie un message quand elle arrive à la maison : je ne suis tranquille qu’après l’avoir reçu… ».

Ainsi, des tensions momentanément apaisées durant le processus de paix ont été réveillées par la politique récente du président Erdoğan et de son parti, l’AKP. Ses opposants tenteront à nouveau de l’affaiblir par les urnes lors des élections législatives anticipées qui se tiendront le 1er novembre en raison de l’incapacité (peut-être volontaire) de l’AKP à former un gouvernement de coalition après avoir perdu la majorité absolue à l’Assemblée le 7 juin. Cependant, l’espoir de voir un changement est mince.

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Newroz 2015 : deux ans après l’allégresse, l’espoir régresse ?

Halay autour du feu traditionnel de Newroz, à l'université Yıldız Teknik. Source : "Fédération des Associations des Étudiants Démocratiques" https://www.facebook.com/dodefytu/posts/697173340392099

Halay autour du feu traditionnel de Newroz, à l’université Yıldız Teknik. Source : page Facebook de la « Fédération des Associations des Étudiants Démocratiques »

Il y a deux ans, je vous avais déjà parlé de la fête kurde de Newroz. Elle a lieu chaque année le 21 mars et, deux ans auparavant à la même date, j’étais partie assister aux festivités à Diyarbakir, souvent considérée comme la « capitale » du Kurdistan de Turquie. Newroz est également célébrée partout en Turquie par la communauté kurde, dans les jours qui précèdent et qui suivent la date officielle. Les réjouissances sont organisées dans diverses villes par le HDP, le « Parti démocratique des peuples », qui regroupe le principal parti pro-kurde (BDP, Parti de la Paix et de la Démocratie) ainsi que d’autres partis de gauche. Les étudiants sympathisants du HDP, quant à eux, célèbrent cette fête dans les universités.

Jusqu’à une date relativement récente, en tant que symbole de l’identité kurde et de la contestation de la politique assimilationniste d’État, Newroz était une fête interdite. À présent, l’attitude de l’État envers les Kurdes s’étant quelque peu assouplie, et des pourparlers étant officiellement en cours depuis deux ans entre le premier et le PKK, la guérilla kurde, aucune interdiction de ce genre n’existe en théorie. Cependant, Newroz, en plus d’être une occasion de se divertir, reste bien une manifestation politique, lors de laquelle les participants réitèrent leurs revendications (autonomie du Kurdistan et des autres entités régionales dans le cadre d’un état fédéral, droits culturels et linguistiques) et pressent le gouvernement de mettre plus de bonne volonté dans le processus de résolution du conflit, qui ne semble pas vraiment progresser depuis deux ans.

Les festivités de 2013, auxquelles j’avais assistées, s’étaient déroulées dans le cadre d’un appel à un cessez-le-feu et du lancement d’un processus de paix. L’atmosphère semblait empreinte de joie, d’espoir. Je m’étais entretenue avec des Kurdes relativement optimistes sur la possibilité de mettre fin à un conflit de 30 ans. En 2015, en revanche, le mouvement kurde estime que le gouvernement ne fait pas d’efforts dans le cadre des pourparlers ; de plus, en Irak et en Syrie, les Kurdes (non seulement la branche syrienne du PKK, mais aussi la mouvance kurde conservatrice qui dirige la région autonome kurde d’Irak) sont, ensemble, aux prises avec les djihadistes de DAECH, soupçonnés d’avoir reçu un soutien logistique de la part de l’État turc (voir ici et ).

Marche des étudiants à l'université Yildiz Teknik à l'occasion de Newroz. Source : page Facebook de la "Fédération des Associations des Étudiants Démocratiques"

Marche des étudiants à l’université Yildiz Teknik à l’occasion de Newroz. Source : page Facebook de la « Fédération des Associations des Étudiants Démocratiques »

Pour toutes ces raisons, sans doute, j’ai senti une grande colère de la part des étudiants qui célébraient Newroz à l’Université Yildiz Teknik (où j’ai effectué mon deuxième Erasmus le semestre dernier) et à l’Université Technique d’Istanbul (où j’ai atterri un peu par hasard en suivant des amis de la première université). Certes, la fête était plutôt divertissante, il y avait de la musique, des chansons, on dansait le halay ; mais des slogans fusaient régulièrement, tels que « Vive le chef Apo ! » (petit nom signifiant « oncle » et attribué au chef emprisonné du PKK, Abdullah Öcalan). Dans la deuxième université, les étudiants, qui n’ont pas été découragés par le froid et une légère pluie, ont organisé une marche aux flambeaux le soir. Si cette dernière s’est déroulée sans aucun incident, elle avait un aspect assez militariste (marche en rythme, slogans) qui avait de quoi effrayer le riverain.

J’ai constaté à cette occasion que d’une part, les festivités dans ces deux universités semblaient plus « guerrières » que celles de l’université Anadolu à Eskişehir il y a deux ans (il n’y a cependant pas eu de violence physique ni de dégradations : il s’agit plutôt d’une posture) ; et d’autre part, qu’elles étaient aussi plus « guerrières » que le Newroz officiel organisé par le HDP à Istanbul. Les étudiants se montrent radicaux, ils cherchent peu le compromis, alors que le HDP cherche davantage à séduire, à rassembler, à promouvoir « la fraternité des peuples » ; il organise une fête plus politiquement correcte, en somme. Cela est d’autant plus vrai en ce moment, puisque les élections législatives du 7 juin se rapprochent et que le parti cherche à attirer le plus possible de voix de l’électorat de gauche, pas uniquement kurde, pour franchir le fameux « barrage » des 10 % (un parti ne peut être représenté à l’Assemblée nationale que s’il obtient plus de 10 % des suffrages ; le HDP réclame d’ailleurs l’abrogation de cette règle, accusée d’être anti-démocratique).

Newroz à Istanbul. Source : cet article de IMCtv http://www.imctv.com.tr/2015/03/22/76798/istanbulda-newroz-yuz-binlerin-katilimiyla-kutlandi

Newroz à Istanbul. Source : cet article de IMCtv

Les Newroz officiels du HDP ont donc été l’occasion de fournir une tribune à des personnalités du parti. À Diyarbakir, pour la troisième année consécutive, une lettre d’Abdullah Öcalan a été lue en turc et en kurde devant la foule ; le leader emprisonné y réitérait son souhait de faire aboutir le processus de paix et demandait la constitution d’un congrès qui définirait les conditions dans lesquelles le PKK renoncerait à la lutte armée. À Istanbul, sous un grand soleil et devant une foule enthousiaste de dizaines de milliers de personnes, plusieurs intervenants se sont exprimés, dont Selahattin Demirtaş, le co-président du HDP (chaque poste du parti étant occupé par un binôme homme-femme, dans un souci de parité ; la co-présidente du parti se nomme Figen Yüksekdağ). Il appelait les électeurs à mettre fin à « la dictature de l’AKP », affirmant que « la barbarie de l’EIIL et celle de l’AKP [le parti au pouvoir] seront détruites par la lumière de Newroz ». Il interpellait en ces termes le président turc Recep Tayyip Erdoğan : « Nous sommes des millions, toi tu es tout seul ». La fête s’est terminée sans aucun incident, bien que sous haute surveillance policière (dont un hélicoptère qui survolait le rassemblement en permanence).

Il convient d’ajouter que si, dans la plupart des endroits, Newroz s’est déroulé sans violence, plusieurs incidents ont cependant eu lieu dans le pays, comme dans les villes kurdes de Van et de Batman, où des personnes étaient sorties du périmètre réservé à la célébration ; la répression de la police a donné lieu à des affrontements. Des membres du HDP ont également été agressés au couteau à Izmir, alors qu’ils se rendaient à la fête. Par ailleurs, dans un certain nombre d’universités, de jeunes nationalistes turcs ont attaqué les personnes qui participaient à Newroz, les étudiants se sont battus à coups de bâtons et de couteau, et certains ont dû être hospitalisés en raison de leurs blessures. Les universités turques concentrent de manière exacerbée les tensions présentes dans la société : il arrive qu’elles soient le théâtre d’affrontements de ce genre, soit entre étudiants politisés, soit entre les étudiants et la police. En février, un étudiant est mort lors de l’une de ces rixes à Izmir.

Mise à jour : Cela m’avait échappé, mais les autorités turques ont attaqué ces derniers jours des positions du PKK malgré le cessez-le-feu. La paix semble décidément bien fragile…

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շնորհավոր Սուրբ Ծնունդ

Vous vous interrogez peut-être sur la signification du titre de cet article. Il s’agit de l’expression arménienne pour souhaiter un « Joyeux Noël », ou plutôt « Joyeuse Sainte Nativité » (qui se prononce à peu près comme : « ch’norhavor sourp dz’nount »). Les Arméniens célèbrent en effet cette fête le 6 janvier, ce qui signifie que le réveillon a lieu le 5 au soir. Le 6 janvier, qui correspond à l’Épiphanie chez d’autres chrétiens, est en effet l’une des dates à laquelle plusieurs églises d’Orient célébraient autrefois la naissance de Jésus-Christ. Bakırköy, le quartier où je réside, compte plusieurs églises orthodoxes arméniennes, c’était donc l’occasion pour moi d’assister à la messe de Noël (ce qui est quand même drôle compte tenu du fait que je n’y ai jamais assisté en France).

Ce qui avait suscité ma curiosité, c’était d’avoir appris, quelques jours plus tôt, comment les Arméniens de Turquie fêtaient Noël : les coutumes sont assez différentes des pratiques françaises.

La période de sept semaines qui précède Noël s’appelle le « Hisnag ». Pendant la première, la quatrième et la septième semaine, les croyants adoptent un régime pesco-végétarien. Chaque samedi soir au coucher du soleil, ils et elles chantent des hymnes, des prières et allument des bougies violettes. Le soir du nouvel an, qui se situe pendant cette période, on se réunit en famille et on invite les pauvres à manger. Deux minutes avant minuit, on éteint les lumières et on prie, avant de les rallumer, de s’embrasser, d’offrir des cadeaux aux enfants.

Le soir du réveillon de Noël, le 5 janvier, que l’on appelle « Dj’rakalouyts », on allume 7 bougies violettes. La messe, à laquelle je me suis rendue, commence un peu avant le coucher du soleil. Je vais tenter de décrire ce que j’ai vu à travers mon regard très profane qui n’a pas tout compris. Voici d’abord une vidéo qui vous permet de voir à quoi ressemblait l’église.

Lorsque je suis entrée dans cette église, située dans une enceinte comprenant aussi une école arménienne, un groupe de personnes vêtues de toges beige, rouge et or, avec une croix dorée en haut du dos, étaient rassemblées autour de quelqu’un qui devait être le prêtre mais que l’on ne distinguait pas. Ils tournaient le dos à leur public et chantaient. Derrière le groupe était tiré un rideau blanc marqué d’une croix dorée, qui cachait donc l’autel.

Cette église m’a semblé plus chaleureuse que les églises françaises. Plus petite, plus colorée, plus éclairée, ses murs étaient décorés de couronnes de Noël et son sol était partiellement recouvert de tapis à motifs, comme ceux que l’on voit souvent dans les maisons en Turquie. Pas de trace de l’atmosphère froide et solennelle des églises que j’avais visitées en France.

Après une série de chants, le chœur s’est retiré sur les côtés. Le prêtre, qui portait une toge vert et or, a fait un sermon en arménien. Puis des enfants habillés comme les membres du chœur sont montés un par un sur la « scène », c’est-à-dire le bord de l’autel qui dépassait du rideau, pour lire chacun quelques phrases, toujours en arménien ; après quoi l’un d’eux, un petit garçon, a chanté, accompagné de trois petites filles en blanc ; à leur gauche et à leur droite, deux enfants tenaient chacun un candélabre. Tandis qu’ils terminaient, le prêtre, qui s’était éclipsé, est entré à nouveau dans l’église, accompagné d’un homme à cape violette et à capuche noire… Serait-ce un deuxième prêtre ? Mais ils ont rapidement disparu de mon champ de vision.

On a tiré le rideau blanc, découvrant ainsi l’autel, un immense portrait de Marie et l’enfant, et un homme portant une grande coiffe de prêtre et une cape verte. Un troisième prêtre !

De nombreux chants et prières se sont succédé. Les paroles étaient parfois mi-chantées, mi-scandées, d’une manière qui me rappelait quelque peu les chants des « dengbêj » kurdes (dont j’ai parlé dans mon récit de ma visite à Diyarbakir). Je ne suis pas capable de restituer chaque détail, car c’était vraiment très long. Le prêtre en vert a aussi prononcé un sermon, si je me souviens bien. Certains chants étaient rythmés par le son produit par deux personnes de part et d’autre de la « scène », qui secouaient chacune un bâton surmonté d’une spirale (cela a très probablement un nom… une crosse, peut-être ?). Par moment, on diffusait de l’encens. On entendait aussi la musique d’un orgue de temps à autre. Alors que les chants semblaient atteindre leur paroxysme, les fidèles ont soudain commencé à manifester leur joie et à s’embrasser les uns les autres. Des femmes m’ont également fait la bise en me souhaitant un joyeux Noël (du moins je le suppose, je ne comprends pas l’arménien).

Contrairement à ce que je pensais, ce n’était pas terminé. Quant à moi, j’observais presque autant les fidèles que ce qui se passait devant l’autel. J’ai remarqué que certaines femmes avaient couvert leurs cheveux, comme à la mosquée. J’ai aussi vu des personnes écarter les mains avec les paumes vers le haut, comme je l’avais observé chez les musulmans lorsqu’ils prient. Par ailleurs, au premier rang, une vieille dame s’est prosternée en touchant brièvement le sol avec son front, ce qui est aussi une caractéristique de la prière musulmane. Y aurait-il un syncrétisme des coutumes religieuses de Turquie sur certains points ?

Après un dernier sermon, de la part du prêtre à la cape violette, tous les enfants habillés en rouge et doré se sont alignés le long de l’allée qui menait à l’autel. On leur a distribué à chacun un texte et une bougie électrique ; après quoi, les prêtres et les enfants sont sortis de l’église en chantant, et les fidèles ont suivi ce cortège.

Mais ce n’était pas terminé ! Dans le petit espace compris entre l’église et l’école, les chants et les prières ont continué. De nombreux fidèles tenaient à la main une bougie (en fait un cierge).

Je suis partie lorsque les gens ont commencé à se disperser, mais en m’éloignant, j’ai entendu des chants provenant de l’intérieur : j’ai compris que j’avais suivi le mouvement d’une partie des personnes qui avaient décidé de sortir à ce moment-là, mais que la cérémonie continuait… J’y étais restée trois heures !

Je dirais qu’il s’agissait plutôt d’un beau moment, visuellement, sonorement et olfactivement parlant, même si cela était très, très long.

Après cette messe, les familles ont normalement dégusté un repas de Noël sans viande, sauf des fruits de mer (je n’ai jamais compris cette distinction, mais là c’est hors sujet).

Demain matin, une nouvelle messe aura lieu (quant à moi, je me rendrai plutôt à mes examens) et les croyants rendront visite à leurs proches ; puis le 7 janvier, le deuxième jour de Noël, ils iront se recueillir sur les tombes de leurs parents et amis décédés afin de prier pour leur âme.

Si certains d’entre vous ont des précisions ou des explications à apporter sur tout ce que j’ai décrit sans vraiment comprendre, ils sont invités à s’exprimer.

Source concernant les coutumes auxquelles je n’ai pas assisté : la page Wikipédia en turc sur Noël, qui consacre un paragraphe aux Arméniens.

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Violences policières à l’université

En cette année 2014-2015, j’effectue une nouvelle année de mobilité en Turquie (un semestre d’Erasmus, suivi d’un stage). Ma charge de travail étant très importante et mon temps libre beaucoup plus restreint que lors de mon premier Erasmus, je n’avais jusqu’ici pas eu l’occasion ni la matière pour écrire de nouveaux articles sur ce blog. Cependant, j’ai aujourd’hui été témoin d’un événement marquant que je souhaite partager avec vous.

Aujourd’hui, le premier ministre Ahmet Davutoğlu (sucesseur de Recep Tayyip Erdoğan depuis que ce dernier est devenu président de la République) devait se rendre à l’Université Technique Yıldız pour intervenir lors d’une conférence. Pour protester contre la venue de ce représentant de l’AKP, le parti au pouvoir, accusé de dérives autoritaires et de corruption, des étudiants avaient placardé des affiches sur lesquelles on pouvait lire: « Nous ne voulons pas dans notre université des voleurs et des va-t-en-guerre de l’AKP! Dégage! » ou encore « Un voleur vient dans notre université! ».

Ces étudiants ont également organisé une manifestation, qui a eu lieu précisément devant la cantine du campus au moment où je m’y rendais… Ils faisaient face à un nombre important d’agents de sécurité flanqués de policiers en civil, en leur barrant la route pour tenter de les empêcher d’entrer dans la cantine, et en lançant des slogans tels que « AKP assassin, dégage de notre université! ».

Des altercations ont eu lieu entre les deux fronts. « Mes amis », a crié un étudiant en direction des agents de sécurité. « Ce n’est pas contre vous que nous en avons. Nous en avons contre ceux qui oppriment et qui volent le peuple. Mais si vous vous en prenez à nous, nous serons obligés d’être contre vous! ». La joute verbale a continué, de plus en plus vive. Puis des bousculades. Une professeure a tenté d’interpeller les agents de sécurité: « S’il vous plaît, écoutez-moi! Nous sommes dans une université, ce sont nos étudiants. Vous ne pouvez pas faire cela! ».

Soudain, une armée de CRS a surgi de nulle part (ou plutôt de l’endroit où ils patientaient un peu plus loin), casqués, bouclier en main, grenade lacrymogène au côté, et ont forcé le passage pour accéder à la cantine, jetant à terre et frappant les étudiants, renversant gratuitement une table qui se trouvait là, pour prouver qu’ils étaient costauds. Des cris de panique ont fusé. Mais au fait, quelle était la raison de cette entrée si subtile? Se passait-il également quelque chose à l’intérieur? Des manifestants mettaient-ils en danger les usagers de la cantine? Je n’ai pas tardé à avoir la réponse à cette question qui me taraudait: cette armée avait simplement pour but de… décrocher les affiches qui dénigraient le premier ministre. Tout ça pour ça!

En ressortant, les CRS ont encore mis à terre, frappé et emmené en garde-à-vue des étudiants. Une dizaine de personnes ont été emmenées.

Son Dakika : #YTÜ de OHAL ilan edildi.Davutoğlu geleceği için  Afişler sökülüyor polisler yemekhaneye kadar girdi , gözaltıların olduğu ifade ediliyor. En az 6 gözaltı sayısı bildiriliyor.

C’est la deuxième fois que j’assiste à des violences policières au sein d’une université, la première fois ayant eu lieu à Eskişehir.

Je tiens à préciser que ce type de violences est choquant où qu’elles aient lieu, et que le but de cet article n’est pas de dénigrer la Turquie en particulier (certaines personnes tirent parfois des conclusions hâtives et méprisantes de ce genre d’événements).

Les photos proviennent de la page Facebook du média participatif  « Ötekilerin Postası » (Que l’on peut traduire comme le courrier des marginaux/des opprimés).

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Appel aux artistes : du 16 au 19 mai 2014, rassemblement pour sauver Hasankeyf

 

Vue des hauteurs d’Hasankeyf. Origine de l’image : http://shelikestravelling.blogspot.com/2013/01/hasankeyf.html

 

 

Qu’est-ce que Hasankeyf ?

 

Il s’agit d’une cité vieille de plus de 10 000 ans qui se situe dans le sud-est de la Turquie, sur les rives du Tigre. Traversée par de nombreuses civilisations (dont les Perses, les Romains, les Byzantins, les Omeyyades, les Abbassides, les Ottomans), elle en garde de nombreuses traces telles que des maisons creusées dans la roche, de nombreux monuments ou les 300 sites médiévaux retrouvés dans la zone qui l’entoure. Elle s’inscrit également dans un paysage naturel exceptionnel.

Le barrage d’Ilisu, que le gouvernement turc est en train de construire et qui devrait bientôt être mis en service, submergera une zone de 310 km² (soit la superficie de Malte !) incluant Hasankeyf.

 

 

 

Quelles seront les conséquences de la construction de ce barrage ?

 

Ce projet aura de graves répercussions écologiques, culturelles, humanitaires.

 

  • Les conséquences écologiques : cinq Zones Clés pour la Biodiversité (zones importantes pour la préservation de la biodiversité mondiale) seront englouties. De nombreuses espèces de faune et de flore, dont certaines déjà en voie de disparition, seront mises en danger. En outre, l’eau relâchée par le barrage sera polluée, plus froide que l’eau du fleuve et pauvre en oxygène : peu d’espèces peuvent s’adapter à de telles conditions. Le barrage, en amputant de 25 % le débit du Tigre à son entrée en Irak, pourrait également assécher une partie des marais mésopotamiens au sud du pays. L’impact sera d’autant plus fort que d’autres barrages sont prévus sur le Tigre avant la frontière irakienne.

 

  • Les conséquences culturelles : cette zone est la seule du monde à correspondre à 9 des 10 critères pour être classée « Patrimoine mondial de l’humanité » selon l’UNESCO ! Cependant, ce titre ne peut être accordé que si le gouvernement turc en fait la demande.

    De nombreux monuments historiques ainsi que les maisons creusées dans la roche (certaines d’entre elles comportant des inscriptions antiques en syriaque) seront condamnées à disparaître sous les eaux. Il en ira de même pour les sites archéologiques qui entourent la cité ; les chercheurs estiment que l’on pourrait en découvrir beaucoup plus si la zone n’était pas submergée. Le gouvernement a proposé de démonter et de remonter certains monuments dans un « parc archéologique » près du barrage, mais aucune étude de faisabilité n’a été faite. Non seulement les experts doutent de la possibilité de mener à bien ce projet, mais le caractère unique d’Hasankeyf réside dans la totalité du paysage culturel et naturel, qu’il est impossible de recréer en déplaçant quelques monuments ; chaque élément est intimement relié à ce qui l’entoure. Bien entendu, on ne peut pas non plus sauver les maisons creusées dans la roche.

 

  • Les conséquences humanitaires : entre 55 000 et 65 000 personnes vivant dans les villages de la zone menacée devront être déplacées. Elles peuvent choisir entre être relogées (une nouvelle ville est en cours de construction au-dessus d’Hasankeyf) ou toucher une indemnité, cependant aucune de ces deux possibilités n’est satisfaisante pour la plupart des habitants. Le revenu des gens de la région provient notamment de l’agriculture, mais lorsque la vallée sera submergée, cette activité ne sera plus possible : il restera peu de terres cultivables, le sol de la région est sec et rocailleux. Les nouveaux appartements dans lesquels on propose de reloger les habitants d’Hasankeyf sont en outre plus chers que les sommes qu’on leur propose pour leurs anciennes maisons. Quant aux familles choisissant de s’exiler vers la ville, elles ne pourront subsister avec les maigres indemnités qu’on veut leur attribuer. Les familles seront dispersées dans plusieurs villes, les personnes isolées et appauvries.

    Le contrôle du débit du Tigre par la Turquie pourrait aussi avoir des conséquences néfastes sur les populations en aval, en Syrie et en Irak.

 

 

Que peuvent faire les artistes pour Hasankeyf ?

 

De nombreuses organisations (Greenpeace, syndicats, membres de communautés comme CouchSurfing…) organisent pour la cinquième année consécutive un rassemblement artistique à Hasankeyf. Le but est de créer des archives visuelles et audiovisuelles (peintures, dessins, films, photos, enregistrements) pour rendre compte de l’héritage vivant exceptionnel de Hasankeyf. Pendant quatre jours, les participants partiront à la découverte de la ville, de ses habitants, de ses paysages, et produiront des images à partir de tout ce qui les interpelle ou les touche : la nature, les vestiges archéologiques, l’architecture, les scènes de rue…

 

 

Obtenez plus d’informations sur l’événement et contactez les organisateurs :

 

Vous pouvez également signer cette pétition demandant l’arrêt de la construction du barrage : http://www.change.org/fr/p%C3%A9titions/unesco-world-heritage-committee-save-world-heritage-on-the-tigris-river-in-mesopotamia

 

 

Si Hasankeyf et la question des barrages vous intéressent, vous pouvez aller plus loin :

 

 

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Après le retour

Une année riche en émotions s’achève. Voilà une semaine environ que j’ai rejoint ma famille, dans laquelle je me ressource avant de poursuivre mes études à Paris.

Quelques difficultés ont cependant surgi au moment de rentrer au bercail. Avant de monter dans l’avion, au moment du contrôle des passeports :

« Vous êtes restée trop longtemps sur le territoire turc. Votre visa et votre permis de résidence expiraient le 30 juin.
— Ah, mais non ! Regardez : je suis sortie du pays fin juin, puis j’ai repassé la frontière trois jours plus tard. J’ai le droit de rester trois mois en tant que touriste, sans visa…
— Non, vous êtes revenue un jour trop tôt ! Le 30 juin, votre permis de résidence était encore valable, vous pouviez de toute façon aller et venir comme bon vous semblait, donc ça ne compte pas. Si vous étiez revenue un jour plus tard, vous n’auriez pas eu de problème. Vous allez avoir une pénalité.
— Vous voulez dire que je suis punie pour être revenue un jour trop tôt ?! »

On m’a emmenée dans un bureau où un agent de police, hautain et qui me tutoyait, m’informa que je devais payer une amende de 40 livres. Je n’avais pas cet argent sur moi.

« Si vous ne payez pas, vous serez interdite de territoire pendant 5 ans. »

Non, non, surtout pas !!!

J’ai dû sortir du bureau, revenir dans le hall de l’aéroport, retrouver la personne qui m’avait heureusement accompagnée et qui m’a donné l’argent qui manquait, revenir voir l’agent, qui m’a donné un papier et envoyée payer à un autre endroit, revenir une troisième fois chez l’agent, qui m’a donné un autre papier et laissée partir. Je ne suis interdite de territoire que pour un mois. J’ai dû courir jusqu’à ma porte d’embarquement. J’étais la dernière à monter dans l’avion, ils n’attendaient plus que moi, ils s’apprêtaient à fermer. C’est ainsi que malgré tout j’ai pu regagner la France en temps et en heure. Maintenant, je sais aussi ce que ça fait d’être une immigrée illégale !

En revenant à mon « ancienne vie », qui me semblait parfois lointaine lorsque j’étais en Turquie, j’ai eu l’impression que je n’étais partie que la veille. J’ai retrouvé des lieux et des gens qui me sont familiers, je ne me sens pas vraiment étrangère, et pourtant…

Dans mon entourage, personne ne sait ce que c’est que de vivre en Turquie, d’avoir des cours et des examens en Turc, de penser en Turc, de découvrir le Kurde, de rencontrer des centaines de personnes en un temps si court, d’être ivre de musique, d’écouter les histoires de chacun, drôles, tristes, tragiques, étonnantes, émouvantes, de connaître leurs espoirs, leurs motivations, leur vie quotidienne, de traverser le pays en auto-stop, de découvrir une hospitalité incroyable, d’assister à des moments historiques, de danser des halays endiablés, de sentir souffler un vent de révolte après les événements du Gezi Park, de descendre sur les berges du Tigre, de tomber amoureuse du fleuve, de découvrir des lieux, des paysages, des gens incroyables, de manger toutes sortes de choses, de visiter une ville antique destinée à être engloutie sous les eaux, de camper dans une plaine anatolienne, de partager comme jamais auparavant, de rire et pleurer, d’avoir des sentiments exacerbés par cette aventure, d’explorer la complexité fascinante des gens, d’aimer davantage l’humanité malgré la cruauté dont elle est parfois capable (oui, Erasmus a des effets secondaires surprenants), de planer avec ce cœur gonflé d’amour ; et personne ne connaît Rıdvan, Yunus, Nuri, Büşra, Agata, Doğukan, Tuğçe, Mahfuz, Hasan, Eyüp, Burcu, Kemal, Berk, Çağrı et tous les autres. Même si j’essaie d’en parler, il est difficile de décrire les choses exactement telles qu’elles étaient, et d’ailleurs, je ne dois pas en parler trop longuement, sous peine de fatiguer mes auditeurs. Personne ne peut donc vraiment comprendre ce que j’ai vécu.

Vous l’avez compris, il y a beaucoup de choses dont je n’ai pas parlé sur mon blog, qui ne représente qu’un millième de mon expérience réelle. J’ai failli à ma résolution de le mettre à jour régulièrement, mais je reviendrai sans doute avec quelques histoires supplémentaires, périmées, mais qui satisferont peut-être votre curiosité.

En attendant, reprenons les attentes exprimées dans le premier article, rédigé avant le départ, et faisons le bilan de la réalisation de ces attentes :

  • « J’espère que mon niveau en Turc connaîtra une amélioration fulgurante. »

    Oui ! Certes, je peux encore progresser, il m’arrive de m’embrouiller, de bredouiller, de chercher mes mots ; il m’arrive de ne pas comprendre certaines subtilités, certaines plaisanteries, certaines expressions idiomatiques… Mais je suis capable de tenir une conversation relativement fluide sur toutes sortes de sujets, y compris abstraits, en ponctuant même mon propos de petits mots et interjections authentiques qui me viennent à présent naturellement. À présent, je ne recours jamais à l’Anglais, et lorsqu’une personne bien intentionnée s’adresse à moi dans la langue de Shakespeare sous prétexte que je suis une Européenne, je m’entête à répondre en turc (à moins, éventuellement, que la personne ne me demande explicitement de l’aider à pratiquer son anglais, mais c’est une drôle d’idée d’améliorer son anglais avec une Française).

  • « J’aimerais aussi rencontrer toutes sortes de personnes sympathiques et intéressantes »

    Ça aussi c’est fait.

  • « …mais pas seulement des étudiants Erasmus ! Je dois faire attention à ne pas tomber dans le piège du « les étudiants étrangers restent entre eux et se parlent en Anglais ». »

    En effet, je suis tellement restée avec les locaux que la grande majorité des étudiants Erasmus ne me connaissaient même pas, et que lorsque par hasard ils me voyaient, ils me prenaient pour une turque. J’ai toutefois quelques amis ou camarades parmi eux.

  • « Je veux me remplir la panse »

    C’est fait. Je suis d’ailleurs revenue un peu plus large que je n’étais partie.

  • « Je veux apprendre beaucoup de chansons ».

    J’en ai appris quelques-unes, et découvert beaucoup d’autres, dont je n’ai pas encore mémorisé les paroles, mais ça peut s’arranger.

  • « L’idée d’apprendre le saz m’a également effleurée »

    Je n’ai touché qu’une fois à un saz. J’ai découvert que des amis avaient failli se cotiser pour m’en offrir un, mais que l’idée n’avait pas abouti (s’ils l’avaient fait, je me demande comment je l’aurais ramené en France, vu la quantité de mes bagages).

  • « J’ai aussi l’intention de profiter de certains week-ends et congés pour visiter d’autres villes et d’autres régions de Turquie »

    Fait, et cela en valait la peine !

  • « …voire de certains pays voisins. »

    Je suis partie en Géorgie (dont je suis revenue un jour trop tôt selon la police).

Pour conclure, ce fut plutôt un succès, n’est-ce pas ?

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Au revoir, Turquie, et à bientôt.

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Un « printemps turc » à Eskişehir ?

Vous avez sans doute entendu parler des événements qui ont débuté vendredi à Istanbul, lorsque la police a chargé violemment des manifestants qui s’opposaient à la destruction du Gezi Parkı, près de la place Taksim. Cette intervention a fait déborder le vase : la population a laissé éclater son mécontentement face à cette répression, mais aussi plus largement face à la politique du gouvernement actuel. Des manifestations de soutien ont immédiatement été organisées, via les réseaux sociaux, dans de nombreuses autres villes, et le mouvement s’est répandu comme une traînée de poudre, bien que la police se soit retirée de la place Taksim. Eskişehir est aussi concernée par ce phénomène.

La colère générale a pris plus d’ampleur encore lorsque le premier ministre, Recep Tayyip Erdoğan, a décrit les manifestants comme une poignée d’extrémistes, des pillards ivres qui prétendaient faire la révolution, ou encore lorsqu’on a constaté que les principaux médias, accusés de soutenir le pouvoir, ne relayaient pas l’information relative au mouvement.

Vous l’avez compris, ce qui se passe n’a plus grand-chose à voir avec la protection du parc. On parle de « printemps turc », par analogie avec le « printemps arabe » (ce qui est curieux quand on pense que lors des révolutions dans les pays arabes, on montrait la Turquie comme l’exemple de démocratie musulmane qu’ils devaient suivre !). On compare aussi les manifestants turcs aux « Indignés » ou à « Occupy Wall Street ». Le mouvement a d’ailleurs été baptisé « Occupy Gezi ».

À Eskişehir, qui comporte une importante population étudiante, la foule descend chaque jour dans la rue. C’est le soir qu’elle est la plus nombreuse : l’avenue de l’Université, l’axe principal du centre-ville, devient noire de monde, les gens se rassemblent, crient des slogans, chantent, agitent drapeaux et pancartes, frappent sur des casseroles (on m’a raconté que cette dernière coutume datait des manifestations des années 90, et visait à montrer que le peuple affamé n’avait rien à mettre dans ces casseroles). Les murs sont recouverts de slogans. Les gens qui restent chez eux encouragent la foule depuis leurs fenêtres, y accrochant des drapeaux, tapant eux aussi sur des casseroles, allumant puis éteignant très rapidement leur lumière. Vient donc une heure après laquelle la ville se met à hurler, à chanter, à siffler, à claquer, à clignoter ! On est loin de la violence d’Istanbul (même si l’on compte quelques affrontements avec la police, ils n’ont pas fait autant de victimes), mais c’est tout de même impressionnant.

La protestation, d’abord spontanée et chaotique, commence à s’organiser. Des barricades ont été montées pour bloquer un pan de l’avenue de l’Université, devant le principal centre commercial de la ville. Des tentes ont été montées, des matelas, des couvertures, de la nourriture ont été apportés, des assemblées générales se tiennent à présent.

Mais que veulent-ils, ces « indignés » ? Difficile à dire, car le mouvement est loin d’être homogène. Le point commun des manifestants est l’opposition à la politique de Recep Tayyip Erdoğan, mais ils viennent de bords très différents : kémalistes, nationalistes, socialistes, anarchistes, et même certains partisans du parti « islamiste modéré » au pouvoir, finalement déçus par les événements récents… Ils n’ont pas tous la même vision de la société qu’ils aimeraient construire. Certains se sont joints au mouvement en espérant une remise en cause totale du système, d’autres réclament juste la démission du gouvernement, « mais si d’autres gens ou d’autres partis viennent au pouvoir, ce sera la même chose », affirme un étudiant. Certains souhaitent un pays plus tolérant envers les minorités ; d’autres voient les événements comme une lutte nationale, agitent drapeaux et portraits d’Atatürk, chantent l’hymne national, et crient « Nous sommes les soldats de Mustafa Kemal ».

Il semble donc que la contestation, ayant commencé en réaction à l’état policier et aux arrestations massives de militants, étudiants, intellectuels, commence à prendre une direction différente. Certains étudiants avec lesquels je me suis entretenue regrettent que les nationalistes aient récupéré le mouvement et s’inquiètent de certains propos racistes tenus par ces derniers. Des altercations ont également eu lieu entre des nationalistes et des manifestants qui refusaient de chanter l’hymne national.

« Ces gens s’accrochent à l’État-nation qui, on l’a prouvé, n’est pas un modèle valable, me dit une jeune femme. On reconnaît à présent le fait qu’il y a de nombreux peuples en Turquie, et pas seulement les Turcs. Cette masse me fait peur. Je n’aime pas le parti au pouvoir, mais les nationalistes sont pires. La religion n’est pas dangereuse : aujourd’hui, on peut parler contre Dieu… Mais on ne peut toujours pas parler contre Atatürk, qui était pourtant un dictateur. »

Certaines personnes, comme cette jeune femme, ont pris leurs distances avec la contestation pour des raisons similaires. D’autres ont décidé de s’accommoder des nationalistes pour l’instant : « Le fait qu’ils soient si présents est un élément négatif, mais il est bon qu’il y ait une résistance collective au pouvoir en place », explique un militant communiste. D’autres encore sont indécis : « D’un côté, j’aimerais soutenir le mouvement, car je désapprouve le système, mais je n’y trouve pas ma place. Je ne me reconnais dans aucun groupe bien défini, je ne sais pas très bien quoi revendiquer… »

De fait, à Eskişehir, ces « groupes » ne sont pas ouvertement présents : on n’aperçoit aucun emblème de parti ; aucun n’est représenté de manière officielle, même si leurs membres participent à titre individuel. À l’entrée de la zone occupée par les manifestants, une pancarte indique : « Nous ne résistons sous l’égide d’aucun parti. Nous sommes le peuple ».

La contestation d’Eskişehir, bien qu’hétérogène, serait-elle donc un vrai mouvement populaire, hors de l’influence des partis ? Les assemblées générales nouvellement mises en places permettront-elles à ce mouvement de se mettre d’accord sur une direction commune, malgré les dissensions, ou tout cela n’est-il après tout que du bruit pour rien ? L’avenir nous le dira. Ce qui est certain, c’est que décidément, je n’oublierai pas cette année en Turquie…

Article également publié sur Rue89: http://rue89.nouvelobs.com/2013/06/05/a-louest-dankara-eskisehir-hurle-claque-clignote-243016

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Newroz tour – épisode I : Diyarbakır (2)

 

Rue d'artisans

Rue d’artisans

Au cours de notre deuxième journée à Diyarbakır, nous parcourons le centre historique en compagnie de Nurullah. Nous retournons à l’auberge Hasan Pacha pour la voir de jour et flâner dans la librairie qui s’y trouve. Nous y découvrons entre autres des livres pour apprendre le kurde, mais aussi beaucoup de littérature turcophone ou traduite en turc. Je me souviens notamment avoir lu une traduction du « pont Mirabeau » d’Apollinaire, que j’apprécie. À cette occasion, j’explique à Nurullah que la poésie reconnue en France est surtout constituée de classiques, mais qu’à notre époque, cet art est moins en vogue. Notre ami est stupéfait :

« Mais alors… Votre culture est terminée ? »

Il faut dire qu’en Turquie, beaucoup de gens revendiquent le fait qu’ils aiment la poésie, voire en écrivent.

Nous visitons aussi : le musée consacré à l’écrivain (kurde, mais écrivant en turc) Cahit Sıtkı Tarancı ; la Grande Mosquée, devant laquelle nous rencontrons I., comédienne turque, qui a aussi déjà joué dans des séries télévisées, dont le petit ami est kurde, et qui visite elle aussi le Kurdistan turc à l’occasion de Newroz (elle se joint alors à nous pour le reste de la journée, et puisqu’une partie de son itinéraire dans la région recoupe le nôtre, nous décidons de nous retrouver lors des étapes suivantes) ; deux églises et d’autres mosquées ; nous traversons beaucoup de petites rues (à un moment, nous sommes escortés par une troupe d’enfants curieux) ; nous passons devant des ateliers d’artisans ; nous découvrons les hammams à l’intérieur des murailles de la ville ; nous nous arrêtons dans la mala dengbêjan, la maison des « dengbêj », c’est-à-dire « ceux qui prononcent la voix » : des troubadours-conteurs-chanteurs. Dans une cour, une rangée de dengbêj fait face au public. Ils prennent la parole chacun à leur tour, dans une sorte de parlé-chanté vibrant (comme dans cette vidéo prise au même endroit par un internaute). Ils racontent en kurde une histoire que je ne comprends pas, mais dont se dégage quelque chose d’émouvant. Parfois, le chant devient plus rythmé, et certaines personnes du public entament un govend pour quelques minutes. Mes compagnons doivent me tirer derrière eux pour quitter l’endroit.

Je ne sais pas comment nous parvenons à faire tout cela dans la même journée. Nous trouvons même le temps de rendre visite à l’un des frères de notre hôte sur son lieu de travail, puis de prendre le thé chez l’une de ses tantes !

Enfants dans une rue de Diyarbakır

Enfants dans une rue de Diyarbakır

Au cours de nos pérégrinations dans la ville, je remarque plusieurs choses :

  • Je m’attendais à ce que la langue de la rue soit le kurde et celle des affichages officiels, le turc. À ma grande surprise, j’entends surtout parler le turc, en revanche, certaines affiches, y compris des affiches officielles de la mairie, sont en kurde (langue interdite jusqu’à récemment) !

  • Des boutiques vendent des T-shirts jaune-vert-rouge portant l’inscription « Kurdistan », ainsi que des écharpes « Newroz pîroz be » (« Joyeux Newroz »). Mais personne n’est jeté en prison.

  • Lesdits T-shirts sont de marque Adidas : ces multinationales se sont-elles emparées du marché kurde ? Mais il s’agit peut-être de contrefaçons (tout est bon pour vendre !)

  • On peut lire sur les murs de nombreuses inscriptions à caractère politique réclamant la liberté pour Öcalan et le Kurdistan.

Le soir, nous retournons chez Nurullah. Ce matin, Agata et moi avions proposé de rendre service en nous chargeant du repas et la mère de notre hôte avait fait semblant d’accepter, mais en réalité, tout est déjà prêt lorsque nous arrivons. C’est parfait, comme d’habitude.

I., accompagnée d’un de ses amis qui habite à Diyarbakır, nous rejoint ensuite sur l’invitation de Nurullah. I., qui traverse une période de questionnements existentiels, discute de religion avec le père de notre hôte, un homme âgé qui a fait le pèlerinage à la Mecque. Ce dernier évoque les différentes manières de définir Allah : un être humain, dit-il, a un nombre limité d’attributs (fils ou fille de, frère ou sœur de…) alors que ceux d’Allah sont illimités. Le vieil homme s’enflamme tant que des larmes coulent sur ses joues ! (Il exprime également à plusieurs reprises ce tempérament passionné au cours de notre séjour, lorsque désignant son épouse, il nous déclare fièrement : « Je l’aime ! ». Puis, se tournant vers elle : « Je t’aime ! Tu es mon amour, la lumière de ma vie ! »)

Nous laissons les parents de Nurullah pour retourner au « pont à dix yeux », que nous avons visité hier. L’ami d’I. conduit, plutôt imprudemment, mais nous arrivons entiers. La nuit, les lieux semblent légèrement différents, mais la même sérénité s’en dégage. Il pleut un peu, une odeur pénétrante de terre mouillée emplit l’atmosphère. C’est curieux : lorsqu’on s’accoude à l’un des murets du pont, on n’entend rien, mais lorsqu’on s’accoude au muret d’en face, on entend le fleuve gronder. Décidément, quelque chose d’intense émane de ce cours d’eau. Je reste un moment appuyée à la rambarde du côté bruyant, enivrée par le bruit de l’eau qui court, jusqu’à ce que je perçoive faiblement les voix de mes amis quelques mètres plus loin. Je retourne vers eux : I. chante, elle a une voix magnifique. Nous improvisons un halay sur le pont humide. Nous sommes heureux, la nuit, le fleuve, le pont illuminé, la pluie, le halay et nous.

Nous descendons, nous asseyons plus loin sur la berge, côte à côte, face au fleuve. Nous chantons à nouveau. Quand vient mon tour, j’interprète l’une de mes chansons turques favorites, « Je suis sur une route longue et étroite », dans laquelle poète Veysel s’interroge sur le sens de la vie, qu’il décrit comme un exil permanent. Je l’ai sans doute chantée des centaines de fois, mais le faire ici et maintenant est une expérience extraordinaire. Quelques centimètres au-dessous de nous coule le Tigre, serein et puissant. On dirait qu’il chante avec moi… Je ne suis pas la seule à ressentir quelque chose de particulier : I. a les yeux humides.

Nous quittons cependant cette atmosphère quelque peu fantastique pour rejoindre la ville et la réalité. Nous nous attablons dans un café où travaille un ami de Nurullah. On nous offre une collation : des cocktails vert-jaune-rouge et une assiette de fruits de mêmes couleurs, composée de morceaux de kiwi, de pomme et de fraise. C’est comme s’il restait dans l’air quelque chose de la fête d’hier ! D’ailleurs, au cours de la journée, nous avons vu un certain nombre de personnes aborant des bracelets ou des tresses tricolores de Newroz.

Il n’y a presque personne dans le café. Je ne sais plus comment cela arrive, mais nous nous levons pour danser le halay et l’ami de Nurullah, en tête, exécute une série de figures compliquées. Puis I. nous fait une démonstration de danse azérie.

L’ami de I. nous dépose chez Nurullah. Je discute avec ce dernier et lui demande son avis sur le processus de paix. Il me répond qu’il espère que cela aboutira, mais que rien n’est certain. D’ailleurs, les fournisseurs d’armes ont intérêt à ce que la guerre continue. Notre hôte évoque aussi les raisons poussant les Kurdes à rejoindre la rébellion dans la montagne : selon lui, elles ne sont pas purement idéologiques ou politiques, c’est plus complexe que cela. Certains sont partis car ils n’avaient pas de travail, ou parce qu’ils étaient en conflit avec l’autorité parentale. Un membre de son entourage s’est engagé par désespoir après avoir dû renoncer à la fille qu’il aimait !

Demain, nous avons prévu de visiter l’ancienne cité d’Hasankeyf et de rester le soir à Batman, trente kilomètres plus loin (rien à voir avec le super héros). Un ami d’Istanbul m’a appelée pour m’informer que ses contacts qui devaient nous y accueillir ne sont finalement pas disponibles, mais notre hôte m’assure qu’il connaît aussi des gens là-bas et peut donc nous aider.

 

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Newroz tour – épisode I : Diyarbakır (1)

Cela faisait un bon moment que j’avais envie de faire un tour du côté de la région kurde. J’ai d’abord cru que j’irais seule, faute d’avoir des personnes intéressées dans mon entourage, mais finalement, Agata a déclaré qu’elle voulait bien me suivre.

Quel meilleur moment pour partir que le moment de Newroz ? Newroz, qui s’écrit aussi parfois Norouz, Nowroz ou Nevruz, signifie « nouveau jour » et correspond à l’équinoxe de printemps ainsi qu’au nouvel an du calendrier perse. Cette fête est célébrée par de nombreux peuples en Iran et en Asie centrale ainsi que chez les Kurdes. Chez ces derniers, Newroz a acquis une signification toute particulière : elle est devenue le symbole de l’identité kurde, et donc de la résistance à la politique d’assimilation culturelle turque.

D’ailleurs, les Kurdes ont leur propre légende pour expliquer cette fête. Il y a bien longtemps, un roi cruel exigeait que son peuple lui sacrifie régulièrement des jeunes gens et donne leur cerveau en pâture aux deux serpents sur ses épaules. Grâce à la ruse imaginée par un forgeron nommé Kawa, on sacrifia à leur place des animaux et l’on fit fuir les survivants dans la montagne. Les jeunes gens, ancêtres du peuple kurde, devinrent de plus en plus nombreux et constituèrent une armée qui un jour détrôna et tua le monarque, sous le commandement de Kawa. Puis ils allumèrent des feux de joie pour célébrer leur liberté nouvelle et propager la nouvelle de la chute du tyran… À présent, les Kurdes allument des feux chaque 21 mars, sautent par-dessus et dansent le halay  (mot turc) ou le govend (mot kurde) tout autour.

Le Newroz de 2013 à Diyarbakır, la plus grande ville kurde de Turquie, s’annonçait historique, puisque non seulement il était autorisé par l’Etat turc, mais il aurait lieu avec sa bénédiction ! La Turquie avait en effet entamé des négociations de paix avec Abdullah Öcalan, leader emprisonné du PKK, le mouvement rebelle kurde (si vous avez suivi les épisodes précédents). Dans ce contexte, l’autorisation des festivités constituait un geste envers le peuple kurde, et serait aussi l’occasion, selon la rumeur, d’une déclaration de cessez-le-feu par Öcalan.

Ce qui était dans mon esprit « un petit tour » à Diyarbakır, puis « un petit tour à Diyarbakır et Mardin », se transforma bientôt en un voyage de dix jours à travers plusieurs villes. Grâce à mes connaissances kurdes à Eskişehir et Istanbul, j’ai obtenu des contacts pour chaque étape du voyage (ou presque…).

Si les voyages en Turquie se font souvent en bus, il était moins cher cette fois d’aller à Diyarbakır en avion à partir d’Ankara. Agata et moi avons décidé de partir en stop jusqu’à Ankara le 20 mars au soir, de rester chez un CouchSurfer, et de prendre notre avion le matin. Le stop est plus risqué que le bus, mais gratuit, et permet de rencontrer toutes sortes de gens.

Nous avons atteint la capitale en quatre heures de route et deux conducteurs. Le premier n’a fait que nous avancer de quelques kilomètres afin de nous déposer à un endroit plus fréquenté. Le deuxième traversait toute la Turquie en passant par Ankara. Apparemment très solitaire, il semblait heureux d’avoir un peu de compagnie. Sa femme l’avait quitté, quant à lui, il revenait de vacances qu’il avait passées tout seul. Il était agent de sécurité. Il lui manquait les deux index.

À Ankara, nous retrouvons notre CouchSurfer et passons une bonne soirée en sa compagnie et celle de ses amis. Après quelques heures de sommeil, nous partons prendre notre avion… Nous n’étions pas habituées à voyager si rapidement !

Nurullah, le frère d’une connaissance d’Eskişehir, nous accueille chaleureusement à l’aéroport de Diyarbakır. Nous sommes en fin de matinée, le soleil brille, il fait chaud. Les rues sont en ébullition : les piétons comme les automobilistes portent les couleurs jaune, rouge, verte et des keffieh, qui en Turquie sont des symboles de la culture kurde ; on entend des rires, des klaxons, des gens se dirigent vers l’espace où se déroulent les festivités. « Newroz pîroz be! », lance Agata aux passagers, vêtus de rouge, de vert et de jaune, d’une camionnette à remorque (c’était une phrase qu’elle avait préalablement apprise et qui signifie « Joyeux Newroz » en kurde). Ils rient et nous font signe. Un vent d’allégresse souffle sur la ville, on a le sentiment qu’il s’agit d’un jour exceptionnel !

Dans un premier temps, Nurullah nous emmène dans la maison de ses parents, où sa mère nous a préparé un petit-déjeuner très copieux et délicieux, puis nous allons célébrer Newroz avec Nurullah et l’un de ses collègues. Ce dernier nous confie qu’il préférait cette fête autrefois… quand c’était interdit ! Ce symbole de révolte, en effet, dès lors qu’il est encadré, perd toute signification pour certains. Autrefois, les gens risquaient leur vie pour Newroz. Plusieurs années auparavant, Nurullah, qui étudiait dans une ville hors du Kurdistan, avait allumé un feu avec un ami un soir de 21 mars. Alors qu’ils rentraient chez eux, ils ont été contrôlés par des policiers, qui leur ont demandé ce qu’ils faisaient dehors. La carte d’identité des deux amis indiquait comme lieu de naissance « Diyarbakır » et l’un d’eux avait des cendres sur son manteau, ce qui augmenta les soupçons des policiers… Cependant, comme ils n’avaient pas été pris en flagrant délit, ils ont évité le pire.

Nous arrivons dans une immense prairie noire de monde, ou plutôt multicolore de monde. Des guirlandes vert, jaune et rouge sont accrochées à des poteaux. Les gens portent ces mêmes couleurs, sur leurs vêtements, sur les tresses en laine nouées autour de leur tête, sur les drapeaux qu’ils brandissent. Nombre d’entre eux portent des keffieh, soit noir et blanc comme le veut la tradition, soit vert-jaune-rouge. Certaines personnes sont habillées pour l’occasion en costume traditionnel : longues robes colorées pour les femmes, chalwars (pantalons bouffants) et larges ceintures pour les hommes. D’autres étaient en complet moderne, comme pour un mariage, d’autres encore en T-shirt, chemise, habits décontractés.

Personnes participant à la fête de Newroz

Personnes participant à la fête de Newroz

Malgré le soleil de plomb, la prairie est en pleine effervescence. Si des groupes sont assis sur l’herbe, terminant leur pique-nique, d’autres circulent, bavardent, des enfants courent. Un discours s’élève des haut-parleurs derrière un bâtiment, sur une scène que nous ne voyons pas encore. On lit une longue lettre d’Abdullah Öcalan dans laquelle le chef emprisonné évoque la paix à venir entre les peuples turc et kurde et appelle les combattants du PKK à se désarmer… mais à ce moment-là, je suis trop distraite par le vacarme et par tout ce qui m’entoure pour écouter. Par endroits, des attroupements se sont formés autour de joueurs de tambour et on danse le govend ; nous nous joignons successivement à plusieurs de ces groupes. Le govend n’étant pas une danse unique, mais un type de danse comportant de multiples variations, il peut être lent ou rapide, presque statique ou exiger de grands pas, il peut se faire en exécutant des cercles avec les bras ou en gardant ces derniers le long du corps… Le seul point commun est que les danseurs forment une ligne et se tiennent les uns aux autres, soit par le petit doigt, soit avec la main entière, parfois même par les épaules. En général, la « tête de halay », la personne qui mène la danse, agite de sa main libre un bout de tissu.

Halay et tambour

Après s’être assis dans l’herbe, avoir dansé, être allés voir cent mètres plus loin et dansé à nouveau, s’être à nouveau assis… Nous entrons dans l’espace clôturé réservé aux festivités, car il s’avère que nous n’y étions pas encore (les réjouissances ont simplement débordé des limites officielles). Curieusement, il y a peu de policiers à l’entrée, contrairement au Newroz fêté un peu en avance à Eskişehir, de proportion pourtant moindre.

La foule multicolore était cette fois plus dense, et nous pouvions voir de face la scène sur laquelle avait lieu le discours, décorée des portraits d’Öcalan et des autres fondateurs du PKK. En temps normal, quiconque affiche ou exhibe ces portraits, ou d’autres symboles de la rébellion kurde, s’expose à de graves sanctions. On sent qu’aujourd’hui est un jour particulier.

Le discours prenant fin, de nombreux groupes de halay se forment. La musique de chaque groupe se mêle à la musique provenant de la scène, dans une joyeuse cacophonie. Comme nous l’avons fait précédemment, nous naviguons d’un groupe à un autre pour danser. Des gens, comprenant qu’Agata et moi ne sommes pas d’ici, notamment en raison de la grande taille de mon amie, nous questionnent sur notre origine, nous souhaitent la bienvenue, engagent la conversation. Si Agata ne passe pas inaperçue, certains croient cependant que je suis turque, sinon kurde, et s’adressent à moi pour me demander d’où vient cette grande fille. Nous ne sommes pas les seules étrangères : nous avons croisé un peu plus tôt un groupe de Polonais. Des journalistes sont également venus du monde entier.

Si vous n’avez jamais dansé le halay, allez un jour fêter Newroz avec la communauté kurde de votre ville, s’il y en a une, pour vivre cette expérience. Comme il s’agit d’une danse collective, une union très particulière se produit entre les danseurs, comme si un courant électrique vous traversait. Vous êtes portés par le rythme et par la vie qui déborde à chacun de vos pas. Parfois, cela devient complètement fou, comme lors de ce halay endiablé que nous dansons, ou que nous courons, pendant une demi-heure.

Danseurs et danseuses de halay

Danseurs et danseuses de halay

Les festivités se terminent et nous quittons la place. Notre hôte et son collègue nous emmènent voir les murailles de la ville, et en chemin, nous apercevons de la fumée. Nous nous dirigeons à travers les petites rues vers ce « Newroz off ». Sur un terrain vague, une famille avec des enfants a allumé un feu.

Enfants devant un feu allumé pour Newroz

Enfants devant un feu allumé pour Newroz

Lorsque nous atteignons les murailles, le soleil commence à décliner. Nous prenons le thé et contemplons le paysage à leur sommet.

Vue depuis la muraille de Diyarbakır

Vue depuis la muraille de Diyarbakır

Coucher de soleil sur la muraille de Diyarbakır

Coucher de soleil sur la muraille de Diyarbakır

Alors que nous nous apprêtons à redescendre et que je jette un dernier coup d’œil par-dessus la muraille, j’entends quelqu’un m’appeler d’en bas, derrière moi. Je me retourne : un groupe de Kurdes de la fac d’Eskişehir est en train de monter les escaliers en ma direction ! Le monde est petit… Ils passent tous devant moi en me serrant la main. Après avoir discuté et s’être pris en photo tous ensemble, nous nous séparons. Nurullah nous emmène au bord du Tigre, sur le « pont à dix yeux » (c’est-à-dire à dix arches).

Après la folie de Newroz, une certaine sérénité émane du fleuve. J’ai le sentiment étrange que ce dernier n’est pas juste un élément géographique, mais un personnage de mythologie, car dans les livres d’histoire, on l’évoque toujours, avec l’Euphrate, pour parler des premières civilisations connues, à une époque si lointaine qu’elle nous semble irréelle. Aujourd’hui, nous pouvons voir, sentir et toucher cette mythologie…

Le "pont à dix yeux" sur le Tigre

Le « pont à dix yeux » sur le Tigre

Après un repas (toujours délicieux) chez Nurullah, en compagnie de sa famille, nous ressortons pour une petite promenade sur le thème «  Diyarbakır by night ». Dans le centre historique, nous entrons dans l’un de ces caravansérails restaurés que l’on trouve fréquemment dans l’est de la Turquie et dans lesquels se sont installés artisans et commerçants. Ils comportent en général deux étages et une cour intérieure. Celui-ci, l’auberge Hasan Pacha (que je n’ai pas prise en photo mais il y a plein d’images ici), est particulièrement vaste et comporte une grande librairie (fermée à cette heure), des boutiques, une terrasse où l’on peut prendre le thé…

Nous entrons dans un salon de thé meublé de manière traditionnelle avec tapis et tables basses, qui se trouve au premier étage de l’auberge, au bout d’un escalier étroit. Il est composé de plusieurs alcôves. Dans l’une d’elles, un groupe de jeunes hommes et femmes chante et joue du saz, ou bağlama. Nurullah, notant mon intérêt, leur demande si nous pouvons nous joindre à eux. Ils acceptent : nous laissons nos chaussures à l’entrée et nous asseyons à leurs côtés. La bonne humeur règne, ils jouent de la musique et nous discutons. Ils nous posent des questions sur nous, nous parlent d’eux, de leurs espoirs concernant l’avenir. Ils sont étudiants pour la plupart, et comme beaucoup d’autres gens, ils sont venus d’autres villes kurdes pour Newroz.

L’heure se faisant tardive, nous devons cependant nous séparer et rentrer pour la nuit. Ainsi s’achève notre première folle journée en Mésopotamie.

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